Contes,légendes & traditions, d'ici et d'ailleurs

Contes,légendes & traditions, d'ici et d'ailleurs

Avant l'ère de l'informatique, dans les temps anciens mais pas si lointains, nos parents et grands parents nous racontaient moultes histoires . Légendes avec quelque part un fond de vérité, histoires pour endormir les enfants, histoires qui font peur, histoires que j'écoutais avec émerveillement les soirs d'hivers bien au chaud devant la cheminée. Aujourd'hui les enfants et les adultes ne savent plus ni rêver ni faire rêver. Alors pour que la paroles des anciens ne tombent pas dans l'oubli, pour nous faire rêver, nous étonner, venez partager avec nous les contes et légendes de votre région.

Le passeur de Saint Lunaire/ Bretagne

qui commence avec babou29120 (21 mars 2010)


  • babou29120

    Admin

    21 mars 2010

    D'après Anatole Le Braz...

    Je ne suis pas né ici. Je viens d'une région qui n'est pas celle de mes ancêtres, mais c'est celle où je suis né, où j'ai vécu jusqu'à vingt cinq ans.
    C'est une région où avant que n'existent voies express et routes nationales, il n'y avait pas beaucoup de chemins droits. Parce que sur une route droite, la misère, cette chienne jaune, peut te voir de loin et décider de te sauter sur le dos.
    C'est une région ou tu es mieux de ne pas labourer certains champs, si tu ne veux pas qu'une trollée de Korrigans ne te prennent pour victime, mécontents d'avoir été dérangés.
    C'est une région où il ne pleut pas beaucoup, mais où, chez moi et dans beaucoup d'autres places, existe le même dicton : regarde la côte en face, de l'autre côté de la baie. Si tu vois la côte, c'est qu'il va pleuvoir. Si tu ne la vois pas, c'est qu'il pleut...
    C'est une région où, si la nuit tu te retrouves dans un chemin creux, et que tu entends une charrette grinçant terriblement qui approche, tu es mieux de courir te cacher derrière la haie, et de ne pas regarder. Car à ceux qui voient passer la charrette de l'Ankou, il ne reste que bien peu de temps de vie pour le raconter.
    C'est une région étrange, et qui l'était encore il y a peu de temps.
    C'est une région étrange, et qui l'est encore.
    C'est la Bretagne.

    C'est en Bretagne, sur la côte Nord, près de l'estuaire de la Rance, où Saint Malo et Dinard s'observent et se surveillent, que j'ai vécu cette histoire. Un soir de pluie et de déprime.

    J'étais seul dans un bar de Saint Lunaire, près de Dinard. Ma blonde venait de larguer ses amarres. Et moi par la même occasion. Et il pleuvait. Autant vous dire que l'humeur était aussi sombre que le ciel. Pour ne rien arranger, j'étais dans une petite ville de bord de mer, hors-saison. Et je peux vous dire que (quand il y pleut), même le célèbre désert de la Vallée de la mort en Californie est plus vivant. Autant dire qu'il n'y avait rien à faire, ou peu s'en faut. Le choix existentiel, c'était "dans lequel des deux bars ouverts vais-je passer la soirée ? "...

    J'ai entrepris de faire connaissance avec toute une famille de bière, les sœurs défilant poliment les unes à la suite des autres. Au bout d'une heure, presque deux, je me suis rendu compte que dans ce coin du bar, je n'étais pas seul. De l'autre côté de la petite salle, un vieil homme était attablé. Et comme moi il faisait du social. Il a levé la tête, au moment où je le découvrais, puis son verre. D'un geste circulaire, il m'a invité à porter un toast... Ou à le rejoindre. J'ai réfléchi deux secondes, et puis j'ai pris mon verre, l'ai levé, et me suis levé à l'unisson. Je suis allé le rejoindre.

    On a parlé, de choses et d'autres, avec une profondeur au moins égale à celle de nos gosiers. Au bout d'une heure, nous étions intimes. Au bout de deux heures, comme amis d'enfance. Il m'a expliqué pourquoi il était là. Ce soir entre tous les soirs, était l'anniversaire de la mort de son père. Et c'était aussi celui de la mort de son grand-père. C'était enfin la date anniversaire d'un événement encore plus vieux qui, survenu presque cent ans plus tôt, était la cause de ces deux morts. Devant mon air passablement surpris, il m'a raconté son histoire.

    Il y a pas loin de cent ans, ma famille habitait déjà dans la commune. Mon grand-père était passeur, comme son père l'avait été, et son grand-père avant lui. Il était passeur sur la Rance. Toi tu n'as pas connu ce temps, ou le pont barrage n'existait pas. Avant que les hommes ne domptent la marée pour la forcer à travailler, comme une esclave ou une bête de somme, à produire de l'électricité. En ce temps là, il fallait, pour aller de Dinard à Saint Malo, faire un détour de 5 lieues, ou utiliser les services du passeur. De mon grand-père.

    Vous vous doutez bien que le passeur, même si c'était son métier, n'allait pas passer sa vie, de jour et de nuit, qu'il pleuve ou qu'il vente, sur le bord de la rivière, à attendre qu'un voyageur arrive et veuille passer. Non, mon grand-père, dont la demeure était située juste au sommet de la colline qui surplombe la Rance à cet endroit, attendait la cloche. Les cloches en fait.. Sur chaque rive, une grosse cloche était installée tout près du bord de la rivière. Et quand le marchand, l'agriculteur ou le marin voulaient traverser, c'est de ces cloches qu'ils sonnaient le passeur. Mon grand-père ne mettait que quelques minutes à descendre les passer. Et tout au long de l'année, il mettait un point d'honneur à répondre au plus vite à l'appel, quel que soit le jour, quelle que soit l'heure.
    Un jour, un jour d'automne où il pleuvait depuis le matin comme vache qui pisse, où le vent sculptait en sifflant les pins en crête d'iroquois. Un jour passé à regarder le ciel repeindre la campagne et la mer à grands traits de pluie rageurs. Un jour à ne pas mettre un chrétien dehors. Un jour à ne pas travailler. Un trois novembre. Ma grand-mère venait d'appeler mon grand-père et son fils, mon père, ägé de sept ans, pour le souper. Ils s'attablaient tous les trois, quand la cloche a retentit. Mon grand-père s'est aussitôt levé, ignorant les suppliques de ma grand-mère lui enjoignant de ne pas aller risquer sa santé pour des gens assez fous pour être dehors par un temps pareil. Je vous l'ai dit, son métier c'était sa vie, sa religion. C'était pécher que ne pas répondre à l'appel. Il est sorti. Mon père se rappelait que la soirée avait été longue pour sa mère et lui, à attendre le retour de mon grand-père.

    Finalement, alors que ma grand-mère commençait à se tordre les mains tout en récitant son chapelet, mon grand-père a poussé la porte. Il a laissé sa femme lui ôter ses vêtements trempés, le frictionner d'une serviette puis lui servir un bol de soupe. Il n'a quasiment pas dit un mot. A travers ses cheveux collés par la pluie et le sel, ses yeux étaient étranges, comme s'ils fixaient quelque image invisible aux autres, au milieu des flammes de la cheminée. Quand ma grand-mère lui a demandé qui il avait passé, il a d'abord grommelé quelques mots inaudibles. Mais elle a insisté, alors il lui a répondu que c'était des marins qui venaient de débarquer à Saint Malo, et qui rentraient chez eux en permission, dans le pays de Saint Lunaire. Devant son air étrange, ma grand-mère n'a pas insisté, et ils sont tous allé se coucher.

    Le lendemain, mon grand-père était malade. Gravement. La pneumonie qu'il avait attrapé cette nuit là a bien failli l'emporter. Pendant des jours et des jours, il est resté alité, délirant, dans sa chambre où on ne laissait pas son fils, mon père, entrer. Ma grand-mère passait à son chevet tout le temps où elle ne le remplaçait pas, à passer les voyageurs. Finalement, il a guéri, et a pu reprendre son travail. Mais ce n'était plus le même homme. Alors qu'il avait été un père idéal, aimant, jouant autant qu'il le pouvait avec son fils, lui faisant découvrir la rivière et la mer, il devint sombre, renfermé, comme cachant une douleur inguérissable en s'isolant dans son silence. Et la vie est passée.

    Quinze ans plus tard, mon père a été appelé au chevet de mon grand-père. Il a quitté Saint Malo où il terminait sa formation de marin, est rentré aussi vite qu'il l'a pu chez ses parents. Son père était alité, mourant. Quand il s'est retrouvé seul avec lui, mon grand-père a dit à son fils qu'il voulait, pendant qu'il en était encore temps, lui raconter ce qui s'était passé le trois novembre, quinze années plus tôt. Il voulait le lui raconter, pour qu'il comprenne, et pour qu'il l'excuse de ne pas avoir été le père qu'il aurait aimé être. Celui qu'il était avant cette soirée d'il y a quinze ans, et qui avait disparu ce soir-là.

    "Quand je suis descendu ce trois novembre pour passer ceux qui m'avaient appelés, je ne sais si tu t'en souviens, mais le temps était terrible. Il pleuvait comme si les vannes du ciel s'étaient ouvertes en grand, et le vent soufflait en hurlant depuis le nord. Quand je suis arrivé sur la berge, je distinguais à peine l'autre rive. J'ai traversé la Rance, péniblement, luttant contre le courant qui voulait m'entraîner vers le large. Quand j'ai enfin touché l'autre berge, j'ai distingué plus de trente hommes, groupés derrière Yannick Corbin. Un gars de Saint-Lunaire. Je savais qu'il était premier maître sur le "Fou de Bassan ", un bateau de pêche en haute mer. J'ai accosté, et je lui ai demandé ce que lui et ses hommes faisaient à cette heure, et par un temps pareil. Il m'a répondu qu'ils venaient d'arriver à Saint Malo, que la permission était courte, et qu'ils avaient tous häte de retrouver leurs familles. J'ai répondu que c'était bien compréhensible, mais que je ne pouvais embarquer plus de douze passagers, et qu'il faudrait donc à certains patienter encore avant de pouvoir le faire. Il m'a dit qu'il n'en était pas question, et ils se sont tous mis à avancer, en direction de mon bateau. J'ai tenté de les arrêter, de leur dire qu'ils allaient nous faire chavirer. Yannick Corbin s'est arrêté en face de moi, et pendant que ses hommes commençaient à embarquer devant et derrière moi, il m'a dit "Ne t'inquiète pas. Tout le monde va trouver sa place et ton bateau nous mènera sur l'autre rive ". Les hommes embarquaient toujours, et j'ai tenté de les empêcher. Mais je me suis rendu compte que je ne pouvais rien contre eux. Quand je tentais de les saisir, ils m'échappaient comme une fumée. J'ai senti la terreur me glacer le dos, et j'ai entendu Yannick Corbin, derrière moi, me donner l'ordre - sur le ton le plus impérieux - de traverser la rivière. Claquant des dents autant de froid que de peur, je lui ai obéi. Je ne sais pas combien de temps a duré la traversée, mais j'ai souvent vécu des journées entières qui m'ont parues moins longues. J'ai enfin fini par toucher la rive, et les hommes sont descendus, s'évanouissant au fur et à mesure comme des ombres sur le sentier obscur. Le dernier à descendre a été Yannick Corbin. Il a sauté à terre souplement, sans bruit. Puis il s'est retourné. Il m'a souri, m'a dit "Merci. Au nom de l'équipage du "Fou de Bassan ", merci de t'être déplacé pour nous cette nuit. Sans toi, nous n'aurions pas pu passer " Puis il s'est détourné et a lui aussi disparu dans la nuit noire. J'ai pris pas loin d'une demi-heure avant d'être capable à mon tour de débarquer. Quand je suis arrivé, je n'ai pas osé dire à ma femme - à ta mère - le nom du bateau dont je venais de passer l'équipage. Le lendemain matin, alors que la fièvre m'avait déjà retenu dans ses filets, ta mère est allée au village, chercher un médecin. Quand elle est revenue, elle m'a dit qu'il ne tarderait pas. Et elle a ajouté que c'était un bien triste jour pour le village, car elle venait d'apprendre que le "Fou de Bassan " avait fait naufrage la nuit précédente, se brisant sur les rochers à quelques encablures de l'entrée du port de Saint-Malo, et que tout son équipage sans exception s'était noyé. Du mousse au premier Maître Yannick Corbin, les trente-deux hommes de Saint Lunaire qui servaient sur ce navire avaient tous péris. C'est quand j'ai entendu cela que la fièvre m'a emporté. Et quand elle a fini par me ramener, je n'étais plus le même homme..."

    Quand mon grand-père a eu fini son récit, mon père est resté silencieux à son côté. Puis il lui a pris la main, et l'a gardé dans la sienne, toute la nuit. Au petit matin, mon grand-père est mort. C'était un trois novembre. "

    Après un moment, je lui ai dit que c'était une histoire belle et terrible qui était arrivée à son grand-père. Mais que je ne comprenais toujours pas sa phrase initiale, sur le lien entre le naufrage et la mort de son père. Il m'a regardé avec un air fatigué, et m'a dit ceci.

    Je pense que c'est toute la bière que tu as ingurgitée qui t'empêche de te rappeler ce que j'ai dit. Je t'ai parlé d'anniversaires. Mon grand-père a connu cette terrible expérience un trois novembre. Et il est mort le trois novembre aussi, quinze ans plus tard, après avoir tout raconté à mon père. Mon père est mort, lui aussi. Il y a vingt ans. Quand il a senti la fin approcher, il m'a à son tour raconté l'histoire. Et le lendemain matin, il est mort. C'était le trois novembre. Voilà la date à laquelle je bois, ce soir. A ces trois novembre qui ont marqué ma famille. Et je les fête comme on fête un dieu jaloux et vengeur. Ce soir, on est le deux novembre. Je suis vieux, j'ai peur, et je bois. Boiras-tu avec moi ?

    Je suis resté toute la nuit avec lui. A boire et à parler. Ce trois novembre là n'était pas le sien. On s'est séparés au petit matin, et on ne s'est jamais revu.

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